
L’année dernière nous avons écrit un manifeste pour nous rassembler autour d’une position commune dans notre rapport au cinéma. Depuis nous nous sommes retrouvé-e-s quelques fois ici et là. La semaine asymétrique a été une nouvelle occasion de retrouvailles, pour affiner et confronter nos regards. Nous voulons ici laisser quelques traces de ce qui nous a traversé et lié durant ces quatre jours à Marseille.
L’attention revendiquée du Polygone à faire exister l’espace et le temps de la discussion après les films nous a particulièrement entousiasmé-e-s. C’est peut-être au Mucem, par la violence du contraste, que cela nous est apparu de manière manifeste : pas de temps de silence quand les lumières se rallument, pas de temps pour rassembler ses pensées et ses émotions dont le superbe Lettre à la prison de Marc Scialom nous a empli. La parole est immédiatement accaparée et déroulée en monologues – l’éditrice, la fille du réalisateur, la programmatrice, et chacune a des objets à nous vendre. Il y a brusquement un côté et un autre, l’estrade et les gradins, l’institution et le public, parole légitime et passifs réceptacles. Brusquement nous manque ce qui rend possible le débat et la circulation des idées ; l’ambiance conviviale, l’implication des spectateurs, le risque assumé d’une parole vraie et bousculante, mais aussi le fait d’accepter le silence, la gêne parfois, lorsqu’on attend qu’une première personne se lance à l’eau. Brusquement la chaleur (et l’échauffement ! la vivacité !) de la salle du Polygone nous manque, le micro qui serpente libre dans les rangs impose son importance, sa nécessité.
Porter le débat – « le paradoxe du camembert »
Dès le deuxième jour, nous avons eu un moment fort de débat autour de Algumas foram, otras ficarami, un film qui se passe au Portugal autour d’une communauté de femmes, la cueillette des olives et l’élevage des brebis. Les questions soulevées lors des échanges ont portées sur la construction cinématographique d’un mythe : l’idéalisation du passé, l’ambivalente idée « d’authenticité » et le problème d’un regard naturaliste. Faut-il laisser faire le réel et ne pas intervenir pour qu’une vérité authentique apparaisse devant l’objectif ? Cette communauté n’est-elle pas ainsi idéalisée ? ne serait-il pas nécessaire de poser une subjectivité affirmée sur le monde pour faire un film ? et, en même temps, faut-il toujours douter de ce que l’on désire et se contraindre à refuser un idéal ? La question que nous avons portée est aussi politique : nous partageons le mythe « autarcique » et « enraciné » avec l’extrême-droite, comment s’en différencier ? Cette interrogation, peut être maladroitement posée, a portée le débat ailleurs : comment construire un rapport aux traditions qui ne soit pas conservateur ? et d’un autre côté : le regard politique empêche-t-il d’apprécier la beauté ?
Malgré les malentendus, les échanges se sont déplacés vers ce qui, dans le film, venaient en contrepoint du « mythe clos sur lui même » et ainsi, trouer une imagerie qui se risquait conservatrice. On parla de l’usine, de l’exil en France, de la différence entre ceux restés au pays et ceux revenus, de la relation entre l’autrice et sa grand-mère, de l’humour et des hésitations des personnages et, finalement, d’une boite de camembert « Président » sur la table à manger de ces femmes productrices de fromage. L’industrie alimentaire globalisée fait irruption à la table des paysannes. Vlan! les échelles se télescopent sur le recoin de table et, depuis la campagne portugaise, on embarque en Normandie grâce au portail lactalis. À lui tout seul, ce petit bout de cadre a priori inoffensif rattache ces femmes à un tout autre monde que celui qui était donné à voir jusqu’alors. Il fait soudain exister une contradiction, subtilement, fissure le vase, ébrèche le mythe. De la même manière que le camembert nous sort du mythe, la discussion, en suivant le fil des imaginaires inconscients, sort le film de lui-même.
Cependant, dans le feu du débat, il s’est manifesté une tendance à ne pas vouloir penser le film au delà de lui-même, et notamment en refusant une lecture politique des images. Par là, la pudeur respectable recouvre la potentialité latente du film et la valorisation d’une fragilité supposée font obstacle à la pensée collective. À cet endroit, il nous semble important de rappeler que, pour nous, il n’ y a pas d’opposition à voir un film politiquement et avec son coeur. Un film n’est pas limité à l’intention de l’auteur : il est connecté à toutes les images produites dans le monde qui nous traversent et construisent notre regard, il « échappe » à l’auteur et se met à exister pour tous.
La relation – quand on bouillonne sur nos sièges
Samedi soir, de nouveau, nos réactions étaient vives après le film Dear Hacker. C’est un film d’enquête : la réalisatrice/personnage principal pense qu’une entité la regarde à travers sa webcam, elle se met à en chercher l’origine. Elle questionne diverses personnes par l’intermédiaire d’échanges en visioconférence. L’attitude des personnages cultive un doute dans le film, le situant entre fiction et témoignage. Les questions qui leur sont posées mystifient les rapports à la technologie, adoptant une attitude faussement paranoïaque à propos de la situation initiale. Si l’opacité des technologies peut mener à chercher des réponses du coté du mysticisme, en quoi utiliser leur aspects énigmatiques comme ressort narratif renforce-t-il leur pouvoir ? Pourquoi cultiver l’espoir vain de trouver derrière des pixels l’existence d’entités magiques? Comme un espoir qui se bornerait à croire que le capitalisme et ses extensions technologiques puissent combler le vide spirituel de nos sociétés occidentales.
Les discours divergents au sein du film simulaient la conflictualité entre les protagonistes tout en éloignant le conflit. Bouillonnant sur nos sièges, nous cherchions à comprendre pourquoi chaque personnage ne semblait parler qu’avec lui-même, sans rencontrer la parole de l’altérité exposée à l’écran. Les personnages nous semblaient perdus entre la performance de soi et leur propre écho. Les mêmes questions revenaient en boucle. Le film stagnait et, au fur et à mesure, nous perdions son sens. La confusion s’installait autant sur le statut des images, des personnages que de la technologie.
Médiation ≠ relation , air ≠ une donnée numérique, visioconférence ≠ réel
Lors du débat, la réalisatrice nous expliquait l’une des intentions du film : la webcam serait l’outil qui permet de mettre en lumière ce qui se trouve dans la relation, selon elle, la médiation. Alors que le montage permet de mettre en relation, de faire dialoguer des images et des sons, celui-ci est ici régi par les logiciels de visioconférence alternant l’image en fonction du son. Bien qu’un dispositif d’échange soit mis en évidence, la relation est un gros bug. Pourquoi s’évertuer à démontrer qu’il y a derrière le langage néolibéral et ses outils numériques une relation?
En voulant utiliser la technologie comme dispositif qui révélerait ce qui nous relie, elle devient ce qui nous lie. Le geste de ce film incarne la manière dont les machines viennent définir nos vies sans se dire. On voudrait nommer relation ce qui en est l’absence. Le geste va de pair avec le tournant ontologique du capital; le capitalisme et son extension technologique, comme pour toujours plus prendre racine, deviennent ce par quoi nous « relationnons ». La relation, est redéfinie en tant que médiation. Il n’est question que de flux. Comme n’importe quelle marchandise, toutes les paroles se valent, s’émettent, existent et circulent, mais on se demande si elles sont écoutées, si même elles peuvent s’entrechoquer.
La question politique de la relation est tout autrement traitée dans le film Un tout petit pays et nous apparait comme un bon contrepoint. Les complexités des personnages et le choix de laisser exister leurs aspérités à l’écran, permettent la conflictualité dans les relations qu’ils entretiennent. Le film porte des scènes de confrontation, celles-ci désamorcent la construction d’un propos pur ou idéalisé, témoignant d’une confiance envers les spectateurices. Ainsi la relation existe au-delà du discours porté par le personnage, ce qui est politique c’est sa manière de se lier aux autres, et la manière dont la réalisatrice se place dans le film.
En bande organisée
Durant l’échange après Dear hacker, l’incompréhension qui régnait témoignait de nos différents rapports à la critique. Tantôt anticipée dans les discours divergents des personnages, tantôt intégrée, celle-ci devenait une possibilité du film. Il prenait alors plusieurs facettes, portant le débat dans un relativisme qui évinçait toute issue à l’extérieur de lui. Ce mécanisme de défense du film trouvait un écho dans une volonté partagée par une partie du public de ne pas trop déborder des films et une pudeur, pour ne pas dire un rejet, des discussions plus éthiques et politiques. A quel point le propos du film est-il incarné par les personnages ? Les intentions des réalisateurices sont-elles des arguments d’autorité quand à la lecture des images ?
Par ailleurs dans ce débat, le fait de porter des idées communes et de les construire ensemble a été perçu comme un quelque chose d’intimidant. Il est vrai par ailleurs que nous avons pu monopoliser la parole à ce moment là, et peut-être que l’on aurait pu être plus agréable et plus attentionné encore ? Cependant le fait d’énoncer des critiques collectivement semblait être un argument pour ne pas les entendre.
L’intrusion en groupe lors de « rendez-vous Léopardes » dans des événements comme la semaine asymétrique nous pose un certains nombre de questions, notamment par la crainte que semble susciter les manières de faire groupe. Pourquoi s’organiser fait si peur ? L’entre-soi est souvent perçu comme une forme d’organisation qui conforterait une certaine posture morale, pourtant le besoin de communauté est réel. A quel moment la communauté se transforme en identité et le groupe en secte fermée sur elle-même ?
INTERLUDE : EXEMPLE DE BINÔME DE DÉSACCORDAGE
L’Europe après la pluie : film de paysages traversés ; un regard distant et poétique ; pas vraiment de lien avec le camp de réfugiés à part dans la présentation ; c’est pas vraiment la question, à la fois c’est dans le film la « crise migratoire », à la fois ce n’est pas son sujet.
G: il y a quelque chose de gênant dans le fait de ramener à la question migratoire un film qui à mon avis parle plus d’un regard européen sur la mer, d’un vide, d’une souffrance européenne à être délié des paysages et des autres.
H: en même temps il y a quelque chose de beau à vouloir se passer de mots, à parler « d’exil » sans calquer un discours (il y a déjà plein de discours posés, instrumentalisés etc.). C’est comme la recherche de l’expression d’un inexplicable, d’un en-dehors de la rationalité que le langage des images et des sons essaye d’atteindre.
G: oui mais c’est comme s’il y avait un scrupule à dire quelque chose qui n’est pas un discours, que cette position n’est pas assumée jusqu’à la fin. Comme si le film hésitait à parler depuis une intériorité (avec les cartons de la fin, le dialogue en anglais et la scène de surimpression, on essaye de ramener la question « migratoire » sous son aspect le plus direct : la souffrance). Alors que pour moi, le film parle plus de moi, de mes voyages et la difficulté de se lier aux « autres »quand on est Européen. Dans ce sens le plan où des enfants hésitent à venir vers la caméra, où les femmes se cachent le visage en passant et où la personne qui filme dit « je ne parle pas arabe » est significative d’une absence de lien, d’une absence de l’autre
H: Oui, tout film est hanté par l’impossibilité du lien, le manque, la distance, les présences fantômes. C’est performatif; l’absence fait exister ceux-là même qui sont absents. Pour moi on n’est pas obligé, comme dans Un tout petit pays, d’être proche, transparent, frontal, dans la manière de se lier aux êtres et aux choses que l’on filme. Ce n’est pas parce que le film ne porte pas un discours, qu’il se passe de parole, que ce soit par l’absence qu’il se constitue, par l’absence de visages, de présences, qu’il ne dit pas quelque chose des vivants.
G: oui je peux être d’accord avec cette idée et je trouve qu’un cinéma documentaire n’est pas obligé d’être un cinéma direct, ni qu’il doive laisser la place aux plus démunis, je trouve cette idée réductrice, mais peut être que le film hésite à être dans l’interprétation, il hésite à mettre au centre le regard européen alors qu’il faudrait peut-être l’assumer.
H: comme dans le film Trois rives de Damien Cattinari, qui prend le parti pour le coup très assumé de ne poser strictement aucun discours sur ses paysages, de les offrir au spectateur en pures invitations à appropriation. Ces gestes là s’opposent à celui de Un tout petit pays : distance de la focale, froideur, absence de parole blabla. Je crois qu’on est pas obligé d’opposer ces deux formes, mais qu’il faut plutôt chercher ce qui s’affirme.
G: oui, et pour le coup Un tout petit pays est très affirmé. Ca fait comme deux pôles dans la semaine asymétrique entre Trois rives et un tout petit pays. Et il y a le film syntonie d’une ruine qui est écartelé entre les deux. Si on a été frustré par la coupe au son de la parole des éleveurs, on peut voir le dernier plan comme un regret de la parole des vieux qui ont habités la ruine.
Intensifier les désaccords
La raison pour laquelle nous faisons groupe n’est ni une question idéologique, qui exigerait des films un message spécifique, ni une question esthétique, présupposant un goût préalable pour une forme d’écriture filmique particulière. Nous nous reconnaissons dans une position face aux images qui nous tire vers une exigence critique ; nous affirmons qu’il s’agit là d’une position éthique. Ce que nous aimons, et que nous voulons, est d’approfondir notre regard face aux images et de les confronter aux mots des autres pour affiner et constituer une lecture commune et contradictoire. Cela nous conduit parfois au sein du même groupe à emprunter des discours et des positionnement divergents, souvent en oppositions les uns avec les autres. Nous sommes allées à la Semaine Asymétrique avec le désir d’intensifier ces désaccords entre nous et avec les autres spectateurices.
Nous avons été heureuses de justement trouver cette possibilité rare de débat au sein du Polygone, des débats qui duraient parfois plus longuement que les films eux-mêmes. Nous avons constitué ce que l’on a appelé des « binômes de désaccordages » pour nous aiguiser, nous chercher des noises et nous pousser dans nos arguments et nos divergences ; nous faire changer d’avis, aussi. Nous ne formons pas un bloc, mais nous souhaitons dessiner des lignes de compréhension communes.
Le dernier jour nous avons été touchées par les films d’étude des cinéastes marocains à Łódź en URSS datant des années 70. Nous y avons vu ce que nous ne voyons trop rarement dans les films contemporains : la volonté d’un regard commun qui jetterait les bases d’un nouveau cinéma des indépendances. Leur recherche utopique et leur consistance nous a renvoyé aux manques de la nôtre. Un ami l’a souligné, tous ces films étaient rassemblés par une situation similaire de renversement du contre-champ – des personnes apprenant une langue face au professeur, des bébés à adopter face aux parents potentiels, des jeunes filles gitanes ostracisée face à ses délétères, une modèle face aux apprentis artistes.
Cette tentative de mise en commun dans la confrontations de nos regards, de nos idées, de nos sensibilités, de nos films, amorcée lors de cette semaine asymétrique, nous voulons la partager pour former des contre-regards en nous-mêmes et dans les autres
Riri, Ella, Bilou, Gui, Ael, Zozo
avec Naou, L’ourse, Coline